juliette et buck

Le ciel était devenu tellement clair qu’il était quasiment blanc ce matin, les fleurs de la terrasse sont toutes fanées et le soleil peine à se dévoiler. Pourtant, au milieu de la tête, il me reste toutes les couleurs des étés passés: l’indigo du dôme qui surplombe nos têtes, le vert des prairies devenu absinthe le long de ma route et le rouge des coquelicots en bas de chez moi. Dehors, le calme est devenu assourdissant. Mêlée entre la vue des montagnes enneigées qui semblent vouloir m’affronter et la lumière du soleil qui tente de s’épanouir, je pense avoir fait un excès de vitesse tout à l’heure.

Je pourrais aisément m’en servir comme d’une excuse, mais transmettre un message positif et enjoué, vu la conjoncture, pourrait paraitre comme utopique. Ce n’est pas le cas. Coincée entre les montagnes et la mer, filer à vive allure vers ma bienfaitrice a toujours été un plaisir inouï (je me suis toujours satisfaite de peu). J’ai laissé la nuit se refermer derrière moi et la musique dans l’habitable aurait pu m’exploser les oreilles. D’ailleurs je me suis contrainte à baisser le son. Je m’en fous. Toutes les IRM chronologiquement rangées dans la mallette sur le siège passager, j’exultais d’enfin pouvoir la retrouver. Comme la joie que l’on peut ressentir d’offrir un cadeau inattendu, voire inespéré. Oups, je n’ai pas eu le temps de prendre mon café avant de partir, je délire. J’ai hâte.

Toujours aussi clean et souriante, rien que l’expression de son visage m’apaise. J’adore son expertise tant que son accessibilité. Bonjour madame la neurologue, tous mes vœux. Comme une gamine qui aurais bien travaillée à l’école je sors -bien trop rapidement- mes derniers examens. Avec une pointe de fierté au coin des yeux et un sourire quelque peu dissimulé derrière mon putain de masque; parce que je sais qu’ils sont bons, enfin, moins mauvais qu’ils n’auraient pu l’être. J’attends ses commentaires avec une satisfaction flagrante tout en parlant de la crise actuelle et des enfants. Les progrès de la médecine font que -dorénavant- tout est condensé sur un petit livret d’une dizaine de pages format A4, accompagné d’un cd détaillé. Au début de la maladie, je me déplaçais avec un book qui contenait les IRM format radio (2 fois plus grand et 2 fois plus lourd à transporter). Notable lorsque tu comptes tes pas. La minutie et la rapidité avec laquelle elle étudie les résultats, vertèbre après vertèbre, puis, zone médullaire, lésions après lésions , axiales, point par point, me stupéfait à chaque fois. « Rien », tout est pareil, ça ne bouge pas. « Vous avez bien travaillé l’année dernière » me dit elle. « Exactement identique à 2018 et 2019 ». Qui n’aime pas être félicité ?

Mais c’est un travail d’équipe et je sais bien que c’est elle qui a choisit les traitements adéquats. La regarder sourire me satisfait, m’imaginer sourire a l’air de la combler également. Je le savais ! Tout ça pour ça. Eh oui, à chacun de savoir quelle valeur donner à « ça ». Pour moi, ce pronom démonstratif englobe tout les désirs de langage personnel; « ça » représente un ensemble, l’édifice global que l’on souhaite lui donner. Les actions, les défaites, les victoires, les mouvements en devenir, donc perpétuels, ça va aller, l’important est de se lancer. Rester dans la continuité de sa personne, celle qui peut aisément être engendrée par la volonté et la combativité. Là où nous en sommes, pourquoi avoir peur de dégringoler ? C’est la merde dehors, tout est au ralenti, semblant être sur le point d’exploser ou s’étouffer.

Quelquefois, je me surprends à avoir des idées un temps soi peu anarchistes, ne l’ai je pas déjà été à moins ? Il faudra que je modère mes propos dorénavant, je vais peut être écrire pour une association et ces lecteurs. Ecrire pour d’autre que vous et moi. J’hésite. Mais non, je me dis que ce serait une reconnaissance personnelle. L’impression de pouvoir devenir utile à quelqu’un, surtout à d’autres qui en ont le plus besoin.

Moi qui ai toujours été refoulée de nombreuses actions bénévoles ou humanitaires de par mon handicap, je le prendrais comme une revanche personnelle. Et puis, ça m’éviterais d’avoir à regarder régulièrement mon petit nombril. Je me disperse peut être. Mais, honnêtement, lorsque tu vas bien, tu attends toujours le retour de bâton. Pas cette fois là. Y’a des trucs qui se sont ancrés maintenant. Cette dernière visite médicale en est la plus douce des preuves.

Un homme, plutôt jeune, atteint de la maladie de parkinson attendait avec moi dans la salle d’attente ce matin, peuchère, il faisait des mots croisés avec une telle obstination, tenant son magazine si fermement qu’il m’a profondément émut. Je suis vraiment trop sensible. Je n’aurais jamais réussi à être médecin, j’éprouve trop de compassion pour autrui. J’ai aussi tellement d’admiration qu’il m’en souffle. Finalement, revenue à bon port, j’attends maintenant avec impatience l’heure de la sortie des écoles. Les enfants criant et courant en bas de ma rue. La vie, enfin, encore. La terre semble s’être arrêtée de tourner. Étrange. Sombre et joyeux à la fois.

« Ce premier larcin montra que Buck était apte à survivre dans l’environnement hostile du Grand Nord. Il offrit la preuve de son adaptabilité, de sa capacité à se plier à des conditions changeantes, qualités dont le manque aurait impliqué une mort affreuse et rapide. De plus, il signifia la déchéance ou réduction à néant de son sens moral, obstacle inutile dans la lutte sans merci pour l’existence…..il était apte voilà tout, et s’accommodait inconsciemment à son nouveau mode de vie. Au cours de son existence, quel que fut le risque encouru, il n’avait jamais fuit la bagarre ».

Jack London. L’Appel de la foret.

2 réflexions sur « juliette et buck »

  1. Nina,
    C est merveilleux de lire que la maladie est stabilisee depuis 2 années. Je t en souhaite d autres à l infini!!
    Je reste persuadée que plus on s écoute et on croit en cette voix, plus on s aide à guérir.
    Tu écris si bien et si facilement que c est un cadeau si tu peux mettre ce don à contribution pour d autres.
    Continue de briller, c est génial!
    T.

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    1. Merci c’est gentil de votre part 🙂

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Commentaires fermés

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